19.03.2008
Paris promis, pari tenu
Sur les conseils avisés de Nucie et de Mireille, nous avions projeté de voir Paris lundi dernier. Nous aimons bien réserver nos soirées de Lundi ou Mardi au cinéma, car ce sont des jours où le public est clairsemé, les salles moins chaudes et nauséabondes, petits avantages qui contribuent au confort de la séance… mais en ce moment, le Mardi, c'est… Maupassant!
Nous voici donc à Aix ce lundi. Le Cézanne se situe près de la Place de La Rotonde, dans une petite rue habituellement déserte. Quelle ne fut pas notre surprise de déboucher sur la ruelle pour slalomer entre les badauds; Les trottoirs encombrés, les files d'attente déjà fort longues nous intriguent. Un panneau retient notre attention:
"Pour le film Bienvenue chez les Ch'tis, réservez à l'avance…" Nous n'en revenons pas, ce film rencontre un succès phénoménal, et nous avons bien apprécié, mais quand même!
Nous arrivons à nous glisser jusqu'à la caisse,et là, surprise: 7 € seulement pour nos deux places! Nous n'en revenons pas, mais la caissière sourit… et ça nous revient, le petit encart annexé à la couverture de Télérama: le Printemps du cinéma, quelle heureuse initiative! Dire que nous avons failli le louper, après s'être évidemment promis d'en profiter. Quelle négligence coupable eussions-nous commise!
Petit apparté socio- économique: À Aix, la place de cinéma plein tarif est à 7,5€, voire 8€ pour certaines productions. Il existe un tarif senior dont je ne peux pas bénéficier pour quelques années encore… Le tarif étudiant, c'est râpé depuis longtemps… ce qui signifie que le budget cinéma d'un couple au revenu moyen est soumis à rude épreuve, puisqu'il faut ajouter environ 3 € de parking. Si l'on opte pour le cinéma du centre commercial le plus proche, le parking sera gratuit, mais la place couramment à 9 €, sans pratique de réduction, autre que les cartes de fidélité , lesquelles ne deviennent intéressantes qu'au bout de 6 à 8 séances, ce qui veut dire qu'on ne choisit plus le cinéma en fonction des films ou des horaires, mais du lieu… Liberté chérie…
Bravo donc pour cette opportunité offerte de profiter davantage des ressources du cinéma… J'ai lu récemment qu'en région parisienne, la municipalité de Bagnolet subventionnait une salle pour permettre au jeune public désargenté de bénéficier de séances à tout petit prix, tant mieux, même si les gros producteurs ( MK2 si ma mémoire est bonne) s'insurge et menace de procès pour concurrence déloyale…
Revenons quand même à Paris de Cédric Klapisch, que nous avons vu dans une salle bondée…
C'est un vrai régal, ce film choral où tous les comédiens sont remarquables, même dans des prestations brèves. Saluons d'abord Karin Viard, extraordinaire condensé de commère commerçante. C'est truculent! Albert Dupontel excelle à la nostalgie, ses yeux se perdent dans les brumes internes de sa mélancolie, il est touchant et très humain. Je ne peux pas citer tous les comédiens, mais retenez qu'il n'y a pas une seule fausse note dans le casting. Même Lucchini fait du Lucchini en mode mineur, ça l'améliore… Romain Duris, grand habitué de Klapisch est très crédible en équilibre entre vie et mort et la répartie adressée à sa soeur ( Juliette Binoche, très crédible elle aussi en femme saturée de difficultés ) touche juste:
" Ne te plains pas, profite… T'as quoi, t'as pas mal, t'as deux jambes, deux bras qui fonctionnent, tu bouges comme tu veux, profite, profite de la vie…".
Tout le thème du film est ainsi résumé et il ne nous reste qu'à adopter le point de vue du personnage, prenant notre part des pages de vie tournées par les différents protagonistes. Certains se rencontrent, se croisent, leurs destins interfèrent ou pas, nous passons tous les jours à côté de situations identiques, dont nous n'apprécions pas assez le sel, faute de recul.
Ce fut donc un beau lundi soir, que nous aimerions vous faire partager…
19:53 Publié dans Sources | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, divertissement, cédric klapisch, paris, printemps du cinéma
17.03.2008
La Passe dangereuse
Somerset Maugham
La passe dangereuse

À priori, en me saisissant de l’ouvrage, je savais que je passerai un bon moment, souvenir lointain des aventures de Mr Ashenden, agent secret. Mais je n’en attendais pas d’enthousiasme particulier, certaine que le temps avait relégué l’intérêt de l’intrigue à un divertissement un peu kitsch, comme les polars d’Agatha Christie : on les lit et relit avec plaisir, mais on ne s’y reconnaît pas, tant les personnages évoluent dans un contexte social et psychologique dépassé.
De fait la passe dangereuse, The painted Veil, a été porté deux fois au cinéma, en 1934 par Richard Boleslawski, avec Greta Garbo, George Brent, et Herbert Marshall; en 2006, très récemment donc, par John Curran, avec Naomi Watts, Edward Norton et Liev Schreiber. Je n’ai vu aucun de ces deux films, mais je comprends, après l’avoir lu, que ce roman inspire les scénaristes pour une adaptation cinématographique, tant il est riche et bien construit.
L’intrigue initiale est simple, et dès son exposition, il apparaît que le mariage de l’héroïne, Kitty, est une erreur induite par le conformisme social. Cette décision hâtive et mal fondée est assortie d’une expatriation partielle, puisque son scientifique de mari, Walter Lane, est en poste à Hong Kong. Appartenant à la société anglaise de la colonie Britannique, Kitty n’est en rien sauvée des griffes du conformisme et trouve une issue à l’étouffement d’un mariage sans amour : elle devient la maîtresse ardente de Charles Townsend, personnage snob et ambitieux . L’habileté de Somerset Maugham, c’est de ne pas nous laisser une seconde dupes du nouveau piège dans lequel son personnage féminin s’est englué. Dès le chapitre où l’auteur nous décrit l’inquiétude des amants qui se savent découverts, nous savons que Kitty se fait des illusions sur la force des sentiments de son acolyte, et que la déconvenue est inévitable.
La suite de l’histoire est plus originale. Le froid et distant Walter n’est pas forcément le cocu magnifique que l’on pourrait croire et le marché qu’il propose à son épouse volage entraîne un intéressant rebondissement de l’intrigue… Divorcer et déchoir du peu qu’elle a construit, ou bien… Accompagner son époux dans une province lointaine où sévit une épidémie de Choléra…Mort sociale ou mort certaine ?
Évidemment, je l’ai déjà noté, le caractère de l’amant, Charles Townsend est vite cerné, et restera un peu abrupt. En revanche la psychologie de Kitty évolue, de la provinciale affolée, elle mûrit par les épreuves de la vie. Nous avons l’occasion d’une belle rencontre également avec le personnage secondaire de Waddington tandis que le portrait des dévouées religieuses de Mei tan Fu est plus conformiste. La seconde partie du roman devient vraiment prenante et justifie le choix de conserver toujours une petite place à la littérature anglo-saxonne du début XXe.
17:43 Publié dans Sources | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, somerset maugham, roman, écriture, lecture, littérature anglaise
11.03.2008
Improbables hasards de nos lectures
À propos de L’ombre du vent
de Carlos Ruiz Zafon qui est un roman encore récent, puisqu'il date seulement de cette décenie, j'ai envie de vous faire partager une petite digression.
Cette fois, je dois bien avouer que je n’avais jusqu’alors jamais entendu le nom de cet auteur et à ma grande honte, j’ai dû ainsi prendre conscience de l’indigence extrême de mon approche de la littérature hispanique. Les derniers romans de ma brève culture date de mon époque « censier, Sorbonne nouvelle Paris III» UV de littérature comparée. Je m’étais alors régalée de la découverte du splendide Vaste est le monde de Ciro Alegria (Gallimard nrf) , ouvrage prolifique et marquant que je n’ai jamais oublié, alors même que je l’ai très parcimonieusement prêté. D’ailleurs les rares lecteurs auxquels je l’ai confié n’ont pas paru en percevoir le suc dont j’avais conservé le souvenir, et du coup, je l’ai peu diffusé.
Et bien en fait, si mon livre à adopter, à sauver n’était autre que celui-ci ?
En exhumant Vaste est le monde de ma bibliothèque pour qu’il m’accompagne dans la rédaction de cette note, je me sens émue et compatissante en regard de son état : sa couverture jaune racornie, son dos scotché sur les deux angles, une barre d’adhésif renforçant la couverture d’une large diagonale, mon livre porte la marque de l’intérêt qu’il a suscité dans les années 70. J’ouvre précautionneusement la couverture, et tombe sur un minuscule encart proprement découpé dans un journal de l’époque, scotché sur la page de garde. À la main, j’ai simplement reporté à l’encre rouge la date : 22 avril 1970. Intitulé Un convoi d’esclaves est intercepté par la police, l’article mérite d’être recopié ici, vous allez en juger :
« Recife (AFP., UPI) La police de l’état de Pernambouc a libéré, mardi, deux cent dix paysans destinés à êtres vendus, dix-huit dollars chacun, à des propriétaires ruraux de l’état de Minas-Gerais.
Les paysans, originaires des États de Paraïba et de Rio Grande do Rio Grande Do Norte étaient transportés par des camions. L’organisateur de ce trafic d’esclaves a réussi à s’enfuir. Au début de ce mois, les autorités avaient déjà arrêté à Recife les dirigeants d’un réseau analogue, qui vendaient des paysans aux grands propriétaires du centre et du sud du brésil. »
C’est bref, vous en conviendrez, et l’épisode est totalement oublié. Pourtant, cet article n’est probablement pas là par hasard… Que d’émotions, de révoltes, de prise à parti me reviennent d’un coup en mémoire. Ce livre à-ne-pas-oublier me renvoie tout à coup à ma propre perte de cohérence, mon inconstance en quelque sorte…
Vaste est le monde, immense est l’enterrement inconstant de nos idéaux…
Traduit en français par Maurice Serrat et Michel Ferté, dans la collection la croix du sud en 1960, l’épais roman de Ciro Alegria relate un long épisode de la conquête des terres péruviennes par les Hacendados, propriétaires terriens qui achètent à bas prix grâce à des collusions politiques, les terres que cultivent en communautés des paysans dépourvus de tout. Vaste fresque humaine, composée de personnages attachants et émouvants par leur dignité et leur simplicité, ce fut pour moi l’ouverture sur une page d’histoire inconnue. Or les faits relatés dans le récit et sur ce petit article découpé sont autant de témoignages d’une situation qui perdure, je me souviens avoir lu durant l’été 2006, je crois, un dossier sérieux constitué sur cet état de fait au Brésil du cher Lulla. L’ouvrage de Ciro Alegria est donc toujours d’actualité, preuve s’il en est que l’artiste-écrivain traverse les âges et les époques et que son œuvre doit nous aider à nous tenir debout , vigilant et attentif.
Ce retour aux sources inattendu, cette madeleine littéraire qui provoque un téléscopage passé-présent, j’imagine sans peine que je ne suis pas seule à l’avoir expérimenté ce soir… Expérience à partager et à faire partager…
19:27 Publié dans Sources | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : lecture, culture, roman, littérature hispanique, histoire, monde paysan, mondialisation littéraire
04.03.2008
Du Rire tout simplement chez les Ch'tis
Comme beaucoup de Français, nous nous sommes offert hier soir un p'tiot coup de rire. Sans prétentions, juste idée de se détendre . Et nous avons passé un bon moment de franche hilarité au 1er degré, sans arrière pensée ni méchanceté, au milieu d'un public aixois ausi décomplexé que nous par les gags basiques mais efficaces. Il ne s'agit pas de se prendre la tête, d'affecter le regret d'un manque de profondeur du scénario, foin des poses intello, on s'adonne ici au même rire convivial que pendant la projection de la Grande Vadrouille.….
Cette comparaison qui vient spontanément sous mon clavier n'est pas anodine, car il y a chez Dany Boon quelque chose qui n'est pas sans rappeler le talent de Bourvil. Un franc regard bleu, mélancolique et bon coeur, une apparence de naïveté qui cache sans doute un talent bien plus profond… Ce n'est qu'une intuition, mais je demande à voir la suite de la carrière de ce monsieur.
Le film semble promis à une carrière fructueuse et c'est tant mieux. Bien sûr, l'intrigue est mince et repose essentiellement sur le comique de situation, l'éternel paradoxe des personnages qui endossent des conjonctures dont ils ne veulent pas. L'inadaptation et l'incongruité en sont les ressorts, assortis d'une surprise et d'une revanche qui pâment de réjouissance les spectateurs: enfin, il n'est plus question que de magnifier cette belle Provence que cinéma et littérature ont déjà copieusement servie! L'idée est de donner une aura à une région bien moins connue et de mettre à l'honneur un parler savoureux quoiqu' ignoré voire méprisé parfois. Dany Boon en fait un ressort comique et joue de l'ambiguïté et de la surprise (oh les jeux de mots !), on peut pressentir que certaines répliques vont accéder sans tarder au régime "culte" d'ici peu… Il me semble que ce qui m'a le plus réjoui finalement, c'est la convivialité dépeinte et je pense que le public aixois y a été bien sensible aussi…Pourtant, nous vivons dans une région où cette qualité n'a guère cour: que l'immigrant parisien reçu pour un simple café par un Provençal d'origine lève le doigt! Quelle leçon, mazette!
19:44 Publié dans Sources | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : cinéma, loisirs, humour, humeur, culture
03.02.2008
Chagrin d'école, plaisir d'enseignant
Chagrin d’école, dernier opus de Daniel Pennac, se présente comme une grande réflexion de l’auteur, qui nous amène de son vécu accidenté d’élève « en difficulté » à son expérience de professeur passionné par son métier.
Oui, mais… Tout au long de ma lecture, je me suis approprié le propos, répondant, point par point à Monsieur Pennachioli, ou, comme dirait GéO moquant volontiers ma spontanéité, « elle parle à son répondeur »…Ces jours-ci, il levait les yeux de son Nouvel Obs. pour me tancer : « tu parles aussi à ton livre ? »
Je parle à mon livre parce que j’y suis entrée comme on rentre chez soi.…
Car enseigner n’est pas faire montre d’un savoir particulier, être une source inépuisable, le fameux " puits de sciences ", top ten au box-office des dissertations lycéennes. Puisque je suis entrée en enseignement armée surtout de ma bonne volonté plus que d’une formation spécifique, j’ai eu besoin de faire mes armes sur le tas. Mon meilleur maître en pédagogie a été ma collègue Françoise, qui avait la bonté de partager nos pique-niques, ordinairement dans ma classe, pour prodiguer ses conseils sur le vif… Or Françoise ne manquait jamais de rappeler que son asthme récurrent lui avait réservé une fréquentation scolaire dentelée. D’où sa perspicacité pour déceler les élèves en besoin d’aide…
Le fanal de l’enseignant, ce n’est pas l’accumulation de diplômes universitaires, ce que démontre ardemment Daniel Pennac ; un professeur se doit de n’avoir pas toujours tout su, et même d’avoir rencontré de sérieuses difficultés pour mieux trouver la voie de la transmission. Nous rejoignons Françoise et nos discussions sans fin sur les élèves fragiles dans un système sans pitié, où nos deux classes ont fonctionné parfois comme des refuges. Certains de nos élèves nous étaient attribués d’office :
- Avec vous il va s’en tirer, si on le met dans les classes qui partent en classe de neige, il ne tiendra pas…
La classe de neige était un excellent prétexte dont personne n’était dupe, sauf peut-être l’élève « sauvé » à ses dépens.
Nos classes ne manquaient ni de joie ni de chaleur.
Ce qui anime un prof et le propulse chaque rentrée, chaque semaine, chaque matin dans la classe, quels que soient le niveau ou la matière, c’est le désir de transmettre. La joie de voir s’allumer une à une les étoiles dans les yeux qui vous font face. Et je lance un défi aux profs qui tomberont sur ces lignes, qui ne se souvient pas avec une émotion particulière de ce genre de scène ?
Il s’agit d’une petite Christelle en CM1, qui a lutté presque une semaine sur le principe de la division. Très bonne élève par ailleurs, la technique opératoire l'a opposée à son premier écueil. Admise brillamment chez nous, elle n’avait pas eu l’année précédente les notions de base, enseignées dès le CE2 dans l’école. Comme nouvelle, elle s’est sentie perdue. Le lundi, après un cours qui lui est resté hermétique, elle s’est raidie mais n’a rien manifesté, descendant en récréation comme d’habitude avec son livre. Une enfant solitaire, grande lectrice, comme on en rencontre quelquefois. Le mardi, j’ai perçu ses hésitations, elle qui n’en manifestait jamais. J’ai proposé de l’aide, qu’elle a refusée. Son ego d’élève brillante n’acceptait pas l’idée de ne pas maîtriser la leçon.
Le jeudi, nous y sommes revenus bien sûr, et j’ai vu son attitude se modifier. Quelque chose de plus dur dans son regard, elle me fixait avec une expression de fureur ! C’était à la fois comique et touchant. Nous nous sommes encore attelés à faire et défaire le principe qui passe de la multiplication à son contraire, mais je percevais bien que son « oui, j’ai compris » restait flou. Je l’ai rassurée de mon mieux, lui parlant de temps et d’entraînement… Pas conquise, la petite Christelle… Jusqu’au samedi matin, pendant que, pour finir la semaine en beauté, je lisais aux élèves un chapitre de "Perle et les Ménestrels". Tout à coup, de la mutique Christelle, un petit cri a éclaté :
-Ah mais oui, j’ai compris, évidemment.
Levant les yeux de mon castor poche Flammarion, j’ai découvert un tableau extraordinaire :
La discrète petite fille était radieuse ! Les joues roses d’émotion, les yeux pétillants de bonheur, elle était enfin toute spontanéité !
- Voilà, ce n’était que ça.
Elle s’était fait un monde de n’avoir pas eu le même chemin que ses camarades pour accéder à la notion. Et pendant toute la semaine, son esprit a travaillé à construire le blocage, d’abord, puisqu’elle se sentait lésée de n’avoir pas eu le même point de départ, puis son orgueil a pris le relais. Le danger aurait été l’installation dans la difficulté. C’était sans compter sur ses propres ressources d’intelligence et de combativité.
Du côté de l’enseignant, qu’est-ce que ça apporte ? Un petit sparadrap sur mes talents de lectrice débordée par la victoire de l’esprit mathématique, le ciel s’est ouvert avec l’étincelle dans les yeux de l’enfant, et c’est la joie qu’on attend tous, une vraie drogue ce moment-là.
Enseigner, ce n’est pas un métier comme un autre, et Daniel Pennac le souligne très bien. C’est surtout un métier de passeur, passeur de connaissances, parfois, mais d’abord passeur d’envies. Envies de savoir faire, envie d’être là à découvrir ensemble, de s’affronter à ce qui n’est pas si facile quels que soient le niveau ou le domaine de connaissance, rarement à mon avis envie de Savoir, de Sciences, et c’est là le malentendu de notre époque. Ceux qui ont acquis la Connaissance n’ont plus besoin de professeurs, sinon pour apprendre à organiser leur savoir et en tirer parti, ce qui n’est pas non plus une mince affaire. Dans l’histoire, je redoute que tous les partenaires du monde scolaire ne soient pas conscients du décalage. Et sur ce point, je m’insurge contre l’idée entendue ça et là qu’il revient à l’école d’éduquer, dans le sens de formater les élèves aux règles du savoir-vivre. À chacun sa responsabilité, mettre un enfant au monde n’est pas une fin en soi, compter sur la société pour créer l’individu, collectiviser l’éducation par l’Institution est une dangereuse dérive démagogique.
Mais regarder un élève, enfant ou ado, se débrouiller tout seul et se faire plaisir en se servant de ce petit savoir qu’on a aidé à mettre en place, ça, c’est le sel … Imaginez en CP une petite Alicia, blondinette rondouillarde au nez en trompette, qui dès Janvier- Février avait entrepris la lecture du Roi Lion, dans une édition déjà dense, illustration et texte répartis par demi-pages… La petite futée disposait le livre sur ses genoux, reculait légèrement sa chaise et faisait mine d’être attentive aux leçons de lecture… Je n’ai jamais eu envie de la distraire de sa captivante entreprise, qu’aurait-elle fait du repérage des phonèmes qu’elle avait dépassé depuis longtemps ? Une lecture clandestine, c’est autrement savoureux…
16:40 Publié dans Sources | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : enseignement, Daniel Pennac, lecture, école, professeur, transmettre, savoir
16.01.2008
Éric Emmanuel Schmitt
J’ai achevé hier soir l'ÉVANGILE SELON PILATE, d’Éric Emmanuel Schmitt.
C’est une gourmandise que j’essaie de savourer encore un petit peu, laissant s’évanouir lentement le plaisir de cette lecture.
J’ai abordé pour la première fois les rivages de cet auteur à travers deux petits bijoux apportés par ma fille. Comme nous ne nous voyons pas très fréquemment, éloignement géographique oblige, nos échanges de musique et de lecture prennent toujours une valeur particulière, nous nous réservons l’une pour l’autre nos morceaux de choix. J’ai découvert ainsi Corinne Bailey Rae, il y a plus de deux ans grâce à elle, elle a repiqué mon téléchargement d’Ayo, mais elle est aussi venue chercher de vieux standards comme mes enregistrements historiques de Billy Holiday ou de Samson François. Bref, nos échanges culturels sont aussi des découvertes affectives, ou l’inverse, et ce n’est pas anodin car l’amitié, l’affection, ou même l’estime que l’on porte à celui ou celle qui ouvre devant nous une porte nouvelle conditionne en partie notre adhésion.
En partie seulement, reste ensuite ce face à face, en huis clos, que nous développons, ou non, avec l’artiste, écrivain, poète, musicien…
Un huis clos en effet, une intimité réelle quand il s’agit d’un auteur que les lectures d’ouvrages différents régalent également. Des préférences naissent effectivement, et elles varient parfois dans le temps ou la discussion qui s’instaure. En l’occurrence, cet effet se confirme pour moi avec les différents ouvrages de EE Schmitt, sans que j’éprouve pour autant l’envie de sacraliser son art… Non, justement, ce qui me plaît dans ses oeuvres, c’est cette facilité apparente du verbe, ces phrases simples, qui coulent sans accroc, ces mots familiers et justes. Il n’y a pas d’apparat, et pourtant la prose rutile dans des descriptions percutantes. Je reviens un instant sur la description de Jérusalem qui ouvre la première lettre de Pilate dans l’ouvrage cité. Ce tableau fondé sur le ressenti de l’odorat associé à l’ouïe, construit d’entrée de jeu l’inadéquation du narrateur au lieu de l’intrigue, lieu qui devient alors un personnage « antipathique »…et conditionne le point de vue adopté pour dérouler l’intrigue.( cf L'ÉVANGILE SELON PILATE , note sources vives)
J’ai abordé mon premier Schmitt en ouvrant OSCAR ET LA DAME ROSE, il y a deux ans. Enthousiasmée ! Malgré la dureté du thème, l' accompagnement à la mort d’enfants malades, le livre ne conduit pas à une profonde dépression empathique. L’ouvrage semble bref, et c’est tant mieux car il fonctionne évidemment à l’émotion, mais sans voyeurisme. E E Schmitt excelle dans l’art de la suggestion par la légèreté de sa plume, les phrases courtes, la délicatesse du vocabulaire, l’angle adopté pour développer son intrigue. L’intrigue justement qui n’est rien d’autre que… Le fil des jours qu’Oscar apprend à savourer d’autant mieux qu’ils lui sont comptés. Dire que je n’avais pas la gorge serrée serait mentir, mais l’émotion suscitée est génératrice de réaction, elle pousse à la générosité, ce qui n’est pas le cas de toutes les larmes qui nous échappent parfois…
Quand un livre m’emballe, je ménage toujours un intermède avant d’aborder son frère… J’ai donc attendu la fin de ma lecture suivante pour ouvrir enfin MONSIEUR IBRAHIM ET LES FLEURS DU CORAN, qui me hélait du haut de la pile sur le coin du chevet. Enfin, je m’emparai du bouquin, une édition physiquement réussie, sobriété du cartonnage beige à peine rosé, au mince double filet rouge… La classe sans le poids du luxe !!!
Je ne fus pas déçue, l’intrigue s’y déroulait plus légère, presque insouciante jusqu’au dénouement poignant, servie toujours par un poétique recours aux images colorées, pleines, gourmandes, sensuelles en un mot.
Ces deux ouvrages furent mes hors-d’œuvre, mais on l’a compris, plutôt menu gastronomique que cantine.
Au printemps dernier, toujours grâce à Nouchette, je me lançai dans LA PART DE L’AUTRE, édition de Poche. L’œuvre est plus importante, tant par son développement que par la thématique. Il s’agit pour EE Schmitt de confronter deux options du destin d’un personnage historique, en imaginant les développements parallèles de deux chemins de vie d’un même homme, grâce au postulat « et si… »
Et si… Adolf Hitler avait été reçu à l'Académie des Beaux-Arts de Vienne …
Moins facile d’accès que les deux ouvrages cités plus haut, le roman expose, à l’image du double escalier à spirale de Chambord, les différentes étapes de la formation et de l’évolution de ses deux personnages. Le destin documenté de Hitler et la vie potentielle d’Adolf H, s’enroulent autour d’un même axe temporel, des galères estudiantines et vagabondes aux frimas d’une famille handicapée d’amour, des misères et petites gloires du front pendant la grande guerre à l’apprentissage politique de l’Un à Munich, les découvertes de la vie de bohème dans le Paris mythique des années trente pour l’Autre. Petit à petit, on le voit bien, la double spirale perd son parfait parallélisme, distordue par les influences des éléments du possible.
L’exercice peut paraître un peu périlleux, le temps de s’immerger dans les premières pages, puis les deux personnages se répondant fait pour fait, surtout dans les deux premiers tiers du récit, le lecteur trouve rapidement ses repères. Le questionnement est saisissant et fécond, une manière de revisiter aussi le montage historique d’une période troublée. Si le destin de l’Europe et du monde n’avait tenu qu’à un non événement.…
Reste que… Le postulat de départ permet l’évolution comparée des possibles d’un individu, et la manière dont Éric Emmanuel Schmitt tire les ficelles développe la vision philosophique du rapport entre l’homme et son époque. On observe la formation d’un monstre schizophrénique, on frémit de constater l’effet de ses frustrations sur la marche du monde, et on se prend à penser que les Maîtres des Beaux Arts de Vienne auraient pu faire un effort…
Plus sérieusement, le regret du lecteur pourrait plutôt reposer sur la légèreté du développement psychologique des personnalités considérées. Certes, les frustrations de toutes natures, les ambitions tronquées, les difficultés de communication, les inhibitions sexuelles sont soigneusement décrites et constituent les différents axes du développement de la démonstration. Le point de vue de l’auteur nous conduit à observer un cas d’étude, il y manque les palpitations psychologiques des personnages d’un « vrai roman ». Sans doute, l’auteur n’a pas souhaité alourdir son sujet, déjà ambitieux et rigoureusement documenté…
Je ne crois cependant pas être seule à regretter ce manque de chair pour habiller l’Un et l’Autre , et l'inconsistance du dénouement en ce qui concerne le destin d’Adolf H. Bons sentiments, notion de sacrifice, tout cela est amené un peu à l’emporte-pièce, comme si l’auteur n’avait plus eu la vision claire et lucide de son personnage à partir du moment où l’intrigue doit se poursuivre dans un contexte historique virtuel… l’Allemagne des années de guerre sans la guerre, c’est en soit un autre sujet, difficile d’en dresser un tableau en dix pages .
Et si Éric Emmanuel Schmitt devait lire tout ce que ses lecteurs, admirateurs ou détracteurs, écrivent à leur tour sur ses livres… , je vous laisse, au gré de votre humeur, projeter ce qui arriverait à notre bonne République des Lettres. Heureusement que notre doux pays tolère encore le pluralisme des idées et l’arc-en-ciel de nos opinions.
20:05 Publié dans Sources | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Littérature, EE Schmitt, lecture, écrivains, culture, philosophie de l'histoire, transmission














