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Au revoir là-haut

Au revoir là-haut

Auteur : Pierre lemaitre

Éditeur : Albin Michel

Année : 2013

« Ceux qui pensaient que cette guerre finirait bientôt étaient tous morts depuis longtemps. De la guerre, justement. Aussi, en octobre, Albert reçut-il avec pas mal de scepticisme les rumeurs annonçant un armistice. » Et il a bien raison cet Albert, comptable dans une banque avant la mobilisation, de réserver son opinion quant à l’idée que le cauchemar est sur le point de s’achever. Car ce qui l’attend est bien pire encore…

Un des mérites (car il en a plusieurs) du roman de Pierre Lemaitre repose sur sa construction et sa démonstration: la guerre ne s’arrête pas à la signature de l’armistice. En soit, ça paraît un truisme, tout le monde le sait… Peut-être, mais la mémoire des hommes est ainsi faite qu’on oublie vite ce qui nous dérange. Le premier conflit mondial est marqué dans la mémoire collective par ces quatre longues années de face à face dans les tranchées, des assauts à la baïonnette, des pilonnages à rendre fou, des conditions de vie effroyables. Quelques pages suffisent à Pierre Lemaitre pour plonger le lecteur dans l’atmosphère de désillusion que partageaient les soldats au fond de leurs abris précaires, en attendant qu’un État Major fantôme veuille bien conclure définitivement le carnage. Albert Maillard est un de ces soldats de base, sans autre ambition dorénavant que de rester en vie jusqu’au retour dans ses pénates, auprès de sa Cécile, qu’il n’a pas vue depuis si longtemps. Albert incarne, on le voit par ces quelques pages, l’ensemble des hommes ordinaires, héros malgré eux, sacrifiés à leur corps et esprit défendant, et qui imaginent encore dans un tout petit coin de leurs rêves, que la patrie pourra bien les aider un peu en retour…
Mais avant la reconnaissance de la patrie, il y a les gradés, ceux qui conçoivent le terrain comme le moyen de se distinguer à tout prix, et plus la fin des hostilités approche, plus il devient urgent de marquer son territoire, de s’imposer comme un vainqueur. Dans cette optique et contre toute raison, le lieutenant d’Aulnay-Pradelle déclenche une nouvelle offensive, jetant ses hommes à l’attaque de la cote 113. Pas sympathique, ce d’Aulnay Pradelle, dernier rejeton d’une lignée d’aristocrate désargenté, qui entend bien que la tuerie générale lui rapporte gloire et subsides, en lieux et place d’un héritage dilapidé. Le lecteur sidéré découvre en même temps qu’Albert jusqu’où se repoussent les limites de l’abject. C’est alors qu’entre en scène le troisième personnage de cette odyssée de l’après. Si Albert Maillard est un type voué à une vie relativement terne, entre une mère abusive, et un emploi de bureau lénifiant, le jeune Péricourt, lui, apparaît comme un homme doté de tous les atouts, beau comme un dieu, dessinateur prodigieux quand il croque ses compagnons d’infortune. Issu de la grande bourgeoisie, il s’est plié avec une élégance physique et morale aux dures réalités des tranchées. Pied de nez à la logique sociale, une dette de vie lie irrémédiablement les deux hommes.
Au-delà de l’intérêt philosophico documentaire que constitue le sujet de la Grande Guerre, un siècle tout juste après son commencement, Au revoir là-haut est avant tout un roman narré pour le plaisir de raconter. L’art du conteur est jouissif, c’est la narration qui emballe le lecteur par la vivacité des scènes, le ton de complicité que l’auteur établit avec ses lecteurs. À force de parenthèses, d’apartés sur le ton de la conversation, Pierre Lemaitre mène son intrigue avec une certaine distance qui permet d’éviter le pathos: Gueules cassées et invalides, les revenants n’étaient certes pas beaux à voir, les vainqueurs abîmés ne font pas jolis dans les parades militaires, ce n’est pas bon pour le moral de la Nation. La Nation justement, qui se reconstruira mieux en enterrant ses morts, en se réappropriant les héros, les vrais, ceux qui ne sont plus là, et ne font pas tache. La bienveillance de l’auteur envers ses personnages se teinte de cynisme, et le portrait de la grande bourgeoisie qu’il en dresse avec le personnage de Péricourt père, contraint de tolérer l’arrivisme de son gendre, cette haine de classe viscérale et instinctive que mène le patriarche, tout comme à l’autre bout de la chaîne la simplicité naïve d’Albert Maillard. À faire vivre et se débattre ces caractères, P Lemaitre a réussi à restituer une atmosphère bouillonnante et un suspens qui interdit d’en dévoiler davantage. Certains passages emprunts de fausse naïveté sont truculents, la peinture de la société prend le charme des romans du XIXe, sous la plume d’un Ponson du Terrail par exemple. Seul regret alors, le parti pris de privilégier le fil narratif au détriment par exemple d’une vraie psychologie des personnages. Le sujet le méritait et l’évolution naturelle de la littérature nous a habitués à être plus sensible à ces critères de vraisemblance. Néanmoins,
Au revoir là-haut se dévore avec un vrai plaisir, et ouvre une voie de réflexion inédite qui perdure bien après la lecture.

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