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Seul dans le noir

Seul dans le noir

Auteur : Paul Auster

Éditeur : Actes Sud

Année : janvier 2009

De Paul Auster, j’étais restée sur "La Nuit de L’Oracle" et ses intrigues intriquées, au fil narratif infiniment complexe… L’ écrivain qui imagine un écrivain, qui reçoit le manuscrit d’un écrivain décédé, ce qui détermine l’impulsion qui bouleverse sa vie… Vous suivez ?
Pas trop, ça me rassure…

J’ai donc lu avec une curiosité mitigée les critiques sans réserve du magazine Lire, et si Brooklyn Follies ne m’avait pas paru indispensable, je me suis dit qu’il ne fallait pas rester indéfiniment sur une seule impression.

Me voilà donc avec le dernier opus paru en français cet hiver 2009, Seul dans le noir…

Bonne surprise ! Dès les premières lignes, on accroche aisément la nature du récit. Ce sera introspectif, mais vivant. Du moins, ces premiers paragraphes portent à le ressentir…

« Seul dans le noir, je tourne et retourne le monde dans ma tête tout en m’efforçant de venir à bout d’une insomnie, une de plus, une nuit blanche de plus dans le grand désert américain. À l’étage, ma fille et ma petite fille sont endormies, seules elles aussi, chacune dans sa chambre… »
Jusqu’ici, tout est donc encore possible : trois personnages se côtoient dans une maison, trois solitudes annoncées. Que peut-il bien en sortir ?

Dans la foulée, nous apprenons que le narrateur est réfugié chez sa fille en raison de son invalidité. Puis nous comprenons que Katya, sa petite-fille s’est réfugiée également chez sa mère à la suite d’un deuil insurmontable… Rapidement nous comprenons que cette famille réunie sur trois générations, est douée pour le malheur subi : la fille du narrateur, Miriam, ne peut refaire sa vie après l’échec de son mariage. Trois personnes blessées moralement et le handicap physique du père, maladie ou accident n’est que la représentation symbolique de leurs dérives sentimentales respectives. Hum, pas très gai tout ça, comme départ ?

Le contrepoint positif est vite posé. Cet homme, dont nous ne savons pas encore qu’il s’appelle August Brill, invente des histoires pour compenser ses longues heures de solitude nocturne. Comme il ne peut rien faire dès lors qu’il est allongé sur son lit, son esprit prend le relais pour ouvrir son univers. Et nous entrons dès la seconde page du roman dans l’histoire dans l’histoire… Comme je me suis un peu renseigné sur Paul Auster, il apparaît en effet que le procédé est récurrent chez l’homme de l’art.

August Brill invente ses histoires en partant du point de vue unilatéral d’un personnage, qu’il place dans une situation dérangeante…

Puis il ajoute les éléments extérieurs un à un, il mélange, touille, fourbit, et la trame se dessine… Son héros se réveille dans un grand trou dont il ne parvient pas à sortir… Arrive un personnage qui l’extrait de son piège, moyennant … Une somme d’ennuis à venir, que le protagoniste, Owen Brick, est bien obligé de considérer, quoique… Ainsi se crée un second univers, qui dérape encore plus, puisqu’à la suite d’August, nous intégrons l’univers de son héros.
L’aspect malin de l’histoire dans l’histoire, c’est que les deux univers se distinguent aisément par le contexte inventé. Owen Brick se réveille en fait brutalement dans une dimension parallèle, une Amérique de 2008 qui n’a pas connu le 11 septembre, mais vit une nouvelle guerre de sécession. Le contexte devient en quelque sorte encore plus stressant que celui de 2001, où l’ennemi n’était certes pas défini et attendu, mais les attaques sont restées groupées sur une seule journée. Dans le monde inventé par le narrateur, la guerre civile est omniprésente, les États-Unis irrémédiablement scindés en deux camps ennemis, les combats journaliers et redoutables. Les coups pleuvent, les trahisons s’enchaînent. Paul Auster démontre à ces contemporains que le pire est toujours possible. Il devient clair également que ce divorce des états ressemble à ces guerres intestines que sont les séparations conjugales, alors qu’au fil du récit gigogne, les réminiscences affectives d’August Brill éclairent la solitude désespérée du narrateur. Ces rétrospectives sur le grand échec de sa vie, la perte de la femme qu’il a tant et si mal aimée, induisent le tour du dénouement : le créateur du récit décide de » se faire tuer » par les personnages qu’il a inventés.

À cet instant, vous vous dites sûrement que l’histoire ne tient pas debout… Détrompez-vous, l’intrigue devient au contraire très amusante : comment le narrateur va-t-il continuer à dévider la bobine du fil de sa narration en envisageant sa propre disparition… Péripéties introspectives qui mettent à nu les tentations de fuite, les impulsions de vie, la nécessité de faire face, de dire les blessures pour mieux les surpasser, les deux intrigues s’étayent et relancent le suspense… Au bout de la nuit, August incite Katya et Miriam à accepter leurs deuils, comme il admet sa responsabilité face à la perte de son épouse. Les blessures exposées à la lumière du jour naissant peuvent guérir et ce roman à la tonalité obscure s’achève sur une acceptation positive des écueils…

Un moment de lecture intéressant, le genre de roman qui renvoie souvent à sa propre appréhension des événements et suggère d’y revenir un jour ou l’autre.

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