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27/12/2015

Le Livre des Baltimore

Comme beaucoup de lecteurs du précédent opus, j’étais curieuse de découvrir le livre des Baltimore, roman inscrit dans le prolongement logique de la Vérité sur l’affaire Harry Quebert. La suite? Rien n’est moins avéré. Mais la récurrence du personnage central, narrateur omniscient et écrivain à succès de surcroît, établit sans contestation la cohérence d’un « univers » Marcus Goldman.

Une amie me faisait remarquer hier soir que ce roman ne semble pas « écrit ». Elle entendait par là qu’il lui semblait rédigé sans artifice, « comme ça vient, » au rythme de l’histoire qui se déroule. Rien n’est plus faux, évidemment. L’écriture de Joël Dicker, qui a été comparée à ses modèles d’outre-atlantique lors du succès précédant, est tout sauf « pas-écrite ». La construction de l’œuvre elle-même témoigne de l’agencement minutieux de l’intrigue, d’une analyse acérée des personnages, d’une recherche pointilleuse de l’environnement historique et contextuel des événements fictifs. Bref, du bon boulot d’écrivain, et vous pouvez ouvrir en confiance le roman. Ses 470 pages se liront sans pauses, vous emportant sans rechigner à la poursuite de cette nouvelle vérité cachée que le narrateur nomme le Drame.

 

D’entrée de jeu, Marcus Goldman ne cache pas que sa vie a connu un avant et un après le Drame. Le prologue s’ouvre le Dimanche 24 Novembre 2004,  un mois avant le Drame. Et l’injonction qui achève ce bref chapitre vaut condamnation pour tout lecteur, derechef obligé d’obtempérer :

Si vous trouvez ce livre, s’il vous plaît, lisez-le.

Je voudrais que quelqu’un connaisse l’histoire des Goldman-de-Baltimore.

 

Une invite pressante à la découverte du destin d’une famille qui semble d’abord correspondre à l’image lisse et heureuse des Américains tels qu’ils sont célébrés dans les magazines à lire chez le coiffeur, héros d’une Amérique glorieuse qui offre argent, notoriété et bonheur à ceux qui « réussissent » — comprendre gagnent beaucoup d’argent. Tels les voit avec son cœur d’enfant le petit Marcus, le neveu héritier d’une branche moins argentée mais aussi méritante, les Goldman-de-Montclair.

À travers cinq livres (parties), Joël Dicker tresse peu à peu les faisceaux d’une histoire familiale, d’une saga comme on les aime, fixant les avers et les revers d’une famille aux prises avec les contraintes de la vraie vie.

Selon la structure chronologique rigoureuse établie par l’auteur, le livre de la jeunesse perdue dresse le portrait de ces deux branches d’une même famille. Les Goldman-de- Baltimore, Oncle Saul, tante Anita, Hillel et Woody ont tout bon, ils sont beaux, riches et généreux. «  De toutes les familles que j’avais connues jusqu’alors, de toutes les personnes que j’avais pu rencontrer, ils m’étaient apparus comme supérieurs : plus heureux, plus accomplis, plus ambitieux, plus respectés. Longtemps, la vie allait me donner raison. (…) J’étais fasciné par la facilité avec laquelle ils traversaient la vie, ébloui par leur rayonnement, subjugué par leur aisance. J’admirais leur allure, leurs biens, leur position sociale. » ( Page 25). Et l’on comprend ainsi la focalisation de l’enfant Marcus sur un mode de vie sublimé par l’admiration ostensible des grands-parents, Max et Ruth :

«  Dans la prononciation du lexique familial, mes grands-parents avaient fini par associer dans leurs intonations les sentiments privilégiés qu’ils éprouvaient pour la tribu des Baltimore : au sortir de leur bouche, le mot «  Baltimore » semblait avoir été coulé dans de l’or, tandis que les « Montclair » était dessiné avec du jus de limaces. Les compliments étaient pour les Baltimore, les blâmes pour les Montclair. » ( Pages 28-29)

Marcus multiplie les séjours chez son oncle, d’autant qu’il s’entend à merveille avec son cousin Hillel, né la même année que lui. À toute lectrice au tempérament un peu famille, il semblera étonnant que les parents « Montclair « acceptent ce semi abandon du fiston. Joël Dicker distille dans la progression du récit quelques morceaux de puzzle qui laissent entendre combien les apparences cachent des réalités complexes. `

Au titre de ces réalités apparaît le thème de la jalousie : avouée immédiatement quand elle est provoquée par l’arrivée de Woody dans la famille « Baltimore ». Ce cousin opportunément intégré au clan arrange quand même tout le monde et donne bonne conscience aux parents adoptifs, dont l’image s’en trouve encore grandie.

Le livre de la fraternité perdue,  montre les fissures que d’autres jalousies engendrent. Même dans le meilleur des mondes, les enfants grandissent, les sentiments et les ambitions évoluent, chaque frustration rentrée germe en silence dans les personnalités en devenir. La fragilité physique et psychologique d’Hillel, la brutalité à peine canalisée de Woody,  les confrontations au monde extérieur à la tribu, autant d’éléments incontrôlables qui composent peu à peu un terrain miné.   La fraternité partagée par les cousins est soumise au séisme des amours refoulées et des projections sociales.

L’histoire est-elle un éternel recommencement ? À la toute fin du roman, le merveilleux oncle Saul tente de soulager Marcus du poids du Drame :

Arrête avec le Drame, Marcus. Il n’y a pas un Drame mais des drames. Le drame de ta tante, de tes cousins. Le drame de la vie. Il y a eu des drames, il y en aura d’autres et il faudra continuer à vivre malgré tout. (…) Ce qui compte, c’est la façon dont on parvient à les surmonter. ( Page 468)

 

Le lecteur connaît à ce moment du récit les raisons de cet engrenage terrible qui a anéanti la famille Baltimore. Engrenage dont la source est antérieure aux événements relatés dans les deux premières parties et que Joël Dicker ne livre qu’au milieu du roman, comme un joyau serti dans l’épaisseur des épisodes vécus par le narrateur. Il fallait en effet donner de la densité à l’origine du Mal, éclairer d’un jour nouveau la complexité des rapports Baltimore- Monclair par la relation de l’histoire aux grands-parents. Une histoire d’héritage moral en quelque sorte, où les apparences doivent être restaurées et respectées. Une histoire où se devinent les ruminations, les humiliations et les revanches, et dont chacun des protagonistes porte plus ou moins consciemment le poids.

Les deux derniers grand chapitres du Livre des Baltimore vont enfin exposer le Drame et la manière dont le narrateur va pouvoir sublimer l’épreuve. Ma première réserve concernant ce roman,  que je trouve plutôt réussi,  tient à cette happy end tout à fait romanesque entre le narrateur et Alexandra, personnage périphérique dont le caractère n’est pas négligeable. Néanmoins, fallait-il plomber la tension permanente du   récit par cette péripétie à l’eau de rose ? Dicker me paraît moins doué pour la bluette que pour le suspense.

Décidément, je préfère retenir la conclusion qui rehausse les dernières lignes de l’épilogue :

Pourquoi j’écris ? Parce que les livres sont plus forts que la vie. Ils sont la plus belle des revanches. Ils sont les témoins de l’inviolable muraille de notre esprit, de l’imprenable forteresse de notre mémoire. ( Page 476)

Une très belle dernière page qui procure une réelle émotion.

Joel dicker, éditions de Fallois, roman francophone, littérature contemporaine, suspense

Le livre des Baltimore

Joël Dicker

Éditions de Fallois /Paris

( Août 2015)

ISBN :978-2-87706-947-2

 

 

18/07/2015

Danser les ombres

Laurent Gaudé n’a pas son pareil pour animer le mariage de la Vie et de la Mort. De son écriture sensible et pudique, il mène comme jamais le bal des ombres… Mais n’anticipons pas.  Danser les ombres est d’abord une ode à la vie, cette fois sur les trottoirs d’Haïti, île sacrifiée aux fureurs infernales, décor initiatique d’un drame imminent.

Depuis  la mort du Roi Tsongor, en 2002 ou encore la Porte des Enfers, en  2008, l’auteur nous a habitués à l’intrication des deux mondes,   et son univers englobe naturellement la tragédie au  sein du quotidien des humbles.  Quittant les rivages méditerranéens, il a établi son théâtre en Haïti, où  Lucine, jeune marchande ambulante  soumise à sa misère, reçoit un présage de mort, désignée publiquement à la fatalité par un Lansetkod, sorte de messager vaudou des catastrophes à venir. Ainsi sont posées les passerelles avec l’au-delà.   Et Lucine doit faire face au décès brutal de sa jeune sœur, qui lui laisse deux orphelins sur les bras.

Contre les fléaux de la misère, les Haïtiens se serrent les coudes. Avec l’intention de convaincre  le père des enfants orphelins d’apporter de  l’aide, Lucine retourne à Port-Au-Prince, où elle a vécu jadis en tant qu’étudiante. Là, elle avait milité pour le droit des femmes, là, il lui semblait que le destin pouvait être maîtrisé. Mais dans la violence de la dictature, elle avait perdu illusions et amis. Cette mission de sollicitation lui offre la tentation de renouer avec ses rêves passés. Par hasard, Lucine rencontre Saul et le Vieux Tess, autour d’une ancienne maison de tolérance  où se retrouvent les membres d’une communauté d’anciens résistants aux sinistres tontons macoutes de  Papa Doc. Entre deux parties de dominos,   elle est témoin  que les défaites peuvent générer des victoires, que l’appel à la Vie succède à la torture et à la peur.

Jusqu’à ce jour-là…Hier comme aujourd’hui, le soleil doucement commençait à décliner et la chaleur était moins forte.

Personne n’avait remarqué que les oiseaux s’étaient tus, que les poules, inquiètes, s’étaient figées de peur. Personne n’avait remarqué que le monde animal tendait l’oreille, tandis que les hommes, eux, continuaient à vivre.

Mais d’un coup, sans que rien ne l’annonce, d’un coup, la terre, subitement, refusa d’être terre, immobile, et se mit à bouger…

Durant trente-cinq secondes  qui sont trente-cinq années…

… À danser, la terre…

… À trembler. (Page 128)

 

Survivre à la catastrophe, se demander si l’on est encore vivant, tenter de se repérer dans un monde de décombres d’où tous les repères ont disparu, chercher ses proches, ses amis, sa famille au milieu de fantômes épars aussi déboussolés que vous. Laurent Gaudé traduit avec finesse et intuition les premiers instants d’après,   au long de pages émouvantes qui serrent la gorge. Puis viennent les premiers doutes, les premières étrangetés. Qui est là, qui aide, qui a peur maintenant ? Qui cherche,   qui trouve sa proie, son amour, son double ? La terre s’est ouverte, elle a libéré les Ombres, elle ne veut pas encore avaler ceux qui lui sont dus.

(Page 221) : Et Boutra reste silencieux. Quelque chose lui dit que son ami a raison. La joie, l’amitié, le rhum chez Fessou, les discussions à n’en plus finir, ils ne connaîtront plus rien de  tout cela tant que les morts, le passé, le passé, toute l’histoire du pays s’échappera ainsi de chaque fissure, de chaque crevasse, et dansera dans la nuit sur la musique des vivants.

 

La dernière partie du roman prend un tour totalement surréaliste que n’aurait pas renié le Cocteau  du testament d’Orphée. La danse des ombres est proprement hallucinante.

(Page 235): Au carrefour de Macouly et Dame-Marie, le Vieux Tess commence à semer les morts et la première à s’égarer est la petite Lily, là, au pied du manguier du jardin, comme elle l’avait souhaité, au milieu de femmes et d’hommes qui toussent, se lamentent, cherchent un peu de repos, sourient d’un peu d’eau offerte ou d’une caresse pour éponger le front. Elle était morte là, son corps épuisé d’avoir tenu si longtemps, et le Vieux Tess savait bien qu’elle serait la première. »Il faut danser les morts, » murmure-t-il. Il fait maintenant des pas de côté, allant à reculons, accélérant d’un coup. « Les morts doivent être semés sur le chemin et ne plus jamais savoir comment revenir dans le monde des vivants. »

Et tandis que le lecteur tremble en suivant le cortège, frémit à chaque fatigue des danseurs, redoute par-dessus tout que les mains se délient, La Vie et la Mort se partagent les marcheurs.

Le jour va se lever et la colonne menée par Dame Petite s’arrêtera bientôt sur les bords de la route, éparpillée et exsangue, comptant ceux qui ne sont plus là, faisant repasser en esprit les images de cette nuit de déchirure. (Page 242)

Seuls après le Chaos resteront ceux qui doivent payer encore leur tribut à l’Histoire, pour que les deuils referment enfin leurs plaies béantes,   et que les ombres dorment en paix.

Je ne tiendrais certes pas cet ouvrage pour une lecture de plage, mais si vous  pouvez profiter d’un abri calme et —je l’ose — ombragé, ce roman inspiré pourrait bien vous accompagner longtemps après la dernière page.

Laurent gaudé, danser les ombres, tragédie Haïti, roman français, littérature contemporaine

Danser les ombres

Laurent Gaudé

Actes Sud (Janvier 2015)

 

 

 

 

23/06/2015

Temps glaciaires

 

C’est moi ou les temps changent ?  À l’image de nos jours moroses, le ton de ces Temps glaciaires m’a semblé désenchanté. L’harmonie d’un microcosme s’est fissurée, les hommes sont maintenant désabusés. Pourtant l’intrigue du nouvel opus de Fred Vargas fonctionne, les engrenages  entraînent finement les personnages et leurs intrigues vers l’inexorable,    mais une petite lassitude s’est infiltrée dans la brigade du 13ème. Incontestablement, nous les retrouvons tous, les pro Adamsberg et les réticents, que l’on reconnaît depuis toujours  à leurs qualités et à  leurs travers. Surtout les travers.  Autant vous le dire tout de suite, je pense notamment à la relation  du vieux couple Adamsberg  Danglard, aux remarques concernant la personnalité de Retancourt.  Il m’a semblé, et je reconnais que ça me peine un peu, quelque chose vieillit moins bien chez notre Pelleteur de nuages, il ne pêche  plus dans ses rêves comme autrefois. À part ces quelques réticences, il s’agit d’un bon polar, bien dans la veine Vargas, avec ce qu’il faut de détours par l’histoire dans l’Histoire, épicée d’effluve fantasmatique, pour piquer notre curiosité et nous mener de fausses pistes en suspects innocents jusqu’au rebondissement final absolument imprévisible.

 Une lettre qu’une vieille dame s’efforce de poster  jusqu’au bout de ses forces,   une vague de suicides étranges, un jeune homme au mental fragile, environné de personnages inquiétants, une signature de crimes en forme de guillotine,   la Normandie profonde comme l’aime Adamsberg, un voyage épique aux confins du Septentrion, bref, tous les éléments sont réunis ici pour nous embarquer avec plaisir dans une série d’intrigues qui s’emmêle de façon inextricable. On se laisse mener jusqu’aux tréfonds de nos peurs, là où  souffle l’âpre Afturganga qui menace de nous engloutir…

 

«  Adamsberg prit conscience que, sous ce ciel toujours aussi bleu, l’air avait changé de consistance, apportant une odeur d’humidité. Il tourna la tête pour apercevoir, montant sur la plate-forme, une nappe blanche aussi menaçante qu’une coulée de lave, qui effaçait déjà les contours des baraquements.

  La brume, Veyrenc ! Cours !

Ils avaient à présent atteint la lisière des galets, tandis que l’ancien espace du fumoir à harengs, où gisaient leurs sacs à dos, était déjà à moitié pris. Dans sa course, Veyrenc se tordit la cheville entre les galets instables et chuta. Retancourt le releva et, passant son bras sous son épaule, reprit le trot en halant le lieutenant.

— Non commissaire ! Pas besoin d’aide, je me charge de lui ! Foncez au bateau, lancez le moteur, nom d’un chien !

Plus trace, déjà, du fumoir aux harengs, ni de la lisière des galets. Non, la brume ne se déplaçait pas comme un cheval au galop, elle leur fonçait dessus comme un train, comme un monstre, comme un afturganga. » (Page 382)

Au début,  j’ai pensé que le changement d’éditeur ( de Viviane Hamy où elle est restée longtemps fidèle, Fred Vargas est passé chez Flammarion)  était pour quelque chose dans l’évolution de l’esprit maison, puis je me suis dit qu’après tout, il en va des univers fictifs comme de la vraie vie : le temps use et corrompt, il érode les êtres et les rochers, il efface les enthousiasmes et nivelle les souvenirs. C’est peut-être moi, c’est peut-être l’époque, c’est sûrement la preuve que l’écriture de Fred Vargas est vivante. J’espère donc qu’elle ne va pas aller se déprendre de ses personnages, car elle reste une bâtisseuse d’histoires hors pair, une conteuse d’intrigues habilement nouées dans une atmosphère prenante, que l’on écouterait encore longtemps…

 

Temps glaciaires, fred vargas, polar, littérature contemporaine, lecture

 

Temps glaciaires

Fred Vargas

Flammarion (2015)

ISBN : 978-2-0813-6044-0

29/03/2014

Le port intérieur

Habituellement,   je fuis les quatrièmes de couverture, ces exergues publicitaires qui servent à hameçonner nos envies, parfois malhonnêtement voire grossièrement. Cette fois, heureusement que  l’édition Mdouble (version poche de chez Minuit) donne un large aperçu de l’intrigue pour permettre au lecteur de s’y retrouver, et lui éviter une noyade prévisible dans le dédale marécageux de l’écriture Volodienne! Pourtant, honnêtement, ce roman ne manque pas d’intriguer.  Si l’on éprouve de temps à autre le besoin de faire le point, (merci  donc à la 4e de couv), l’intérêt du récit l’emporte, et l’on s’accroche, on poursuit le récit malgré soi, en quête du sort final réservé à Gloria et Breughel.

Reprenons donc depuis le début : trois personnages (Machado, Breughel et Gloria Vancouver) ont fui une nébuleuse organisation toute-puissante nommée tantôt le Parti,   ou le Paradis. Cette fuite, à valeur de trahison, se double du larcin d’une grosse somme, ce qui implique pour les fuyards la certitude d’être recherchés et exécutés sans pitié. Fuyant l’Occident (territoire indéterminé), les amants Breughel et Gloria sous la protection de Machado, mercenaire, homme de main du Parti, lui aussi en rupture de ban, trouvent refuge en Asie, à l’abri d’une fausse identité. Ils échouent à Macau,   alors indépendante de la République Populaire de Chine, où le mode de vie mêle étroitement les vestiges de l’occupation portugaise et les traditions chinoises. D’emblée, nous savons que Machado a trouvé la mort, que Gloria  a perdu la raison et que Breughel n’a plus qu’un but : protéger cette femme qu’il aime malgré sa folie et faire en sorte que les exterminateurs à leurs trousses ne puissent la découvrir.

À ce jeu, Volodine se révèle très habile. Efficace, la construction du récit devient un dédale entre les rêves, les cauchemars, les récits dans le récit qui noient la réalité dans les brumes étouffantes du port. La qualité première du récit repose sur le rendu de la touffeur malsaine du territoire, la chaleur humide, les cafards colonisant la masure où vit  Breughel, la sueur exsudant des corps en permanence, la tension extrême des situations jusqu’à la levée de la tempête des derniers chapitres : «  Le vent projetait avec force des morceaux de nuit contre la porte. «  ( Page 151)

D’un chapitre à l’autre, la voix du narrateur alterne les personnages, les lieux, les moments du récit. Entre les rappels des événements, les traductions des cauchemars que les personnages subissent, la volonté de Breughel de construire une fausse vérité pour tromper l’ennemi qui les chasse sans relâche… Volodine nous prévient d’entrée :

«  La bouche tremble. On voudrait ne plus parler. On aimerait rejoindre l’ombre et ne pas avoir à décrire l’ombre. Le mieux serait de s’allonger dans l’amnésie, à la frange du réel, les yeux mi-clos, et d’être ainsi jusqu’au dernier souffle, momifié sous une pellicule trouble de conscience trouble et de silence.

(…)

Un homme est là, très près, attentif à ce qui émerge. Il menace, il écoute. Il menace de nouveau, il écoute. On essaie d’éviter son regard. Toutefois, si les lèvres tremblent, ce n’est pas dans la crainte de la douleur et de la mort. C’est plutôt le vieil instinct du bavardage qui les agite. On a trop longtemps cru que parler tissait quelque chose d’utile sur la réalité, dans quoi on  pouvait s’envelopper et se cacher, quelque chose de protecteur. Parler ou écrire. Mais non, S’exprimer n’aide pas à vivre. On s’est trompé. Les mots, comme le reste, détruisent. » (Page 9)

Dans cette réalité mouvante où la vérité ne se démêle pas de l’imaginaire, nous nous attachons à comprendre les liens liant si passionnément et définitivement  Breughel, le personnage principal, à Gloria.  Le seul personnage féminin du roman paraît infiniment mystérieux, insaisissable autant que son absence :

« Gloria est là. Tu erres parmi les arbres et elle est là. Ses longs cheveux noirs touchent ton épaule, elle existe à côté de toi, tu lui saisis la main, le poignet, elle se dégage, elle te parle. Elle a une voix épuisée par l’absence. « ( Page 140).

Malgré l’éloquence de cette langue poétique, il faut bien avouer que les effets de     (dé) construction multipliés et répétés à l’envi finissent par lasser mes capacités de  concentration. Certaines trouvailles deviennent des tics de langage, et alors leur portée s’amoindrit, puis le procédé finit par déranger. Ainsi cette élision des fins de phrases, qui éblouit d’abord  comme une évidence, tellement on peut y reconnaître l’expression d’une lassitude :

«  Quel Paradis interrogea  Kotter.

Vous, dit Breughel. Ceux qui vous envoient.

Ah, dit Kotter, c’est comme ça que. » ( Page 11)

À force de rupture du flux que produisent ces phrases tronquées, le mécanisme du récit se grippe, expose  ses rouages, et le lecteur se sent joué, floué. La poésie s’évapore, reste tout de même une écriture forte malgré ses maladresses, ou grâce à elle, allez savoir. Pour ma part, je regrette le parti pris  démonstratif systématique. Malgré mes réserves, Ce port Intérieur possède une empreinte  particulière  dans le paysage romanesque.

 

antoine volodine, le port intérieur, roman post exotisme, littérature contemporaine

 Le port intérieur

 

Antoine Volodine

Mdouble ( Minuit poche) Septembre 2010

 Sorti initialement chez Minuit en 1995

ISBN : 978-2-7073-2121-3

21/03/2014

Les anges mineurs

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 À peine avais-je entamé la découverte des anges mineurs et de l’écrivain  Antoine Volodine,  qu'une question évidente s'est imposée: m'étais-je trompée de porte d’entrée? Quand on n’a  encore jamais lu l’œuvre d’un écrivain, après tout, il est rare « d’attaquer » sa bibliographie en ordre chronologique, n’est-ce pas ? Cependant, la forme du récit et l’univers très particulier que développe la suite de ces « narrats », (entendez de brefs chapitres constituant  chacun une entité de récit isolé) désarçonnent le lecteur non prévenu.

Progressivement cependant, cette mosaïque de textes organise un monde, que j’ai ressenti comme une prophétie d’apocalypse. Exprimé le plus souvent à la première personne, chaque « chapitre » porte en titre le nom et prénom d’une personne, sans que toutefois il s’agisse véritablement d’un portrait de personnage. Tous  repères spatiaux et temporels chamboulés, c’est une vision de l’après-catastrophe qui se dessine au fil des récits. D’ailleurs c’est ainsi que s’ouvre le premier narrat, titré Enzo Mardirossian, où le narrateur  livre son état d’âme:

«  Inutile de se cacher la vérité. Je ne réagis plus comme avant. Maintenant, je pleure mal. Quelque chose a changé en moi autant qu’ailleurs.… »

De fait, bien que tissée à maille  décousue,   la cohérence du récit se bâtit sur  l’errance, la survie, la récurrence des patronymes et la projection d’un univers «  étranger » à nous, lecteurs  douillettement au cocon dans nos pénates. Volodine use de consonances « étrangères », qui localisent le récit loin à l’Est. Peu à peu s’amorce l’idée que la catastrophe planétaire concerne l’éclatement des sociétés, une lutte géopolitique autant qu’écologique, et l’on comprend que ce récit apocalyptique nous parle autant d’hier que de demain. À l’image de ces  grands-mères héroïques,   immortelles survivantes dans la steppe mongole, qui entreprennent de créer un sauveur pour cette humanité en danger, comme une espèce en voie de disparition. Mais du destin de Will Scheidmann, qui apparaît  dès le narrat 7, je ne vous dirai rien, car alors ce livre risquerait de connaître le sort des œuvres de Fred Zenfl :

« Mais Fred Zenfl ne réussissait pas à trouver la forme littéraire qui lui eut permis d’entrer  véritablement en communication avec ses lecteurs éventuels et ses lectrices et, démoralisé, il n’allait pas jusqu’à l’achèvement de son propos. » 

Reconnaissons- là l’humour et l’autodérision  caustiques d’un écrivain qui  prend sérieusement le  risque de bousculer son lectorat. Au demeurant, les anges mineurs ont connu  un bien meilleur sort, récompensé successivement par le prix Wepler (1999)   et le prix du livre Inter (2000)!

Le caractère remarquable de ce récit  définit une tentative de renouveau narratif, que Volodine a baptisé « post exotisme ».  Avant même d’ aller piocher sur Internet les éclaircissements nécessaires, les effets stylistiques de l’auteur sautent aux yeux:  utilisant  souvent la première personne, le narrateur  déroule son récit avant de préciser l’identité endossée à ce moment-là, ce qui accroît la déstabilisation du lecteur :

«  C’était une zone où régnaient, dans une ombre bruyante et remplie de couteaux, les maîtres abatteurs et les tripiers ; l’air empestait le sang, les chasseurs de gibier et le linge très sale dans lequel avait été emballé la venaison. Je n’étais ni vendeur ni acheteur. Quand je dis je, c’est à Khrili Gompo que je pense, cela va de soi. On m’avait accordé douze minutes. La fille se dirigeait sur moi de façon inéquivoque, elle vint à moi comme si elle me connaissait, comme si elle m’avait longtemps attendu, comme si elle m’avait passionnément aimé et attendu, comme si elle m’aimait depuis toujours, comme si en dépit des évidences et en dépit des discours de ses proches, elle avait persisté à croire que je n’étais pas mort et que je m’évaderais un jour de la mort et reviendrais, comme si enfin j’étais revenu vers elle, après une longue absence, après un très long voyage. » ( Page 64)

En vérité, j’ose livrer ici ma totale incapacité à développer de façon synthétique une véritable intrigue, un fil conducteur menant le lecteur assidu d’une page à l’autre. Il y a là plus de raison de lâcher l’affaire que d’adhérer à la poésie sauvage et cruelle du fantasme apocalyptique. Les amateurs d’humour noir se réjouiront de perles disséminées savamment dans les hautes herbes de ces divagations :

«  Aux fils Schtern je n’adresse jamais un signe qui aille au-delà de la simple courtoise. Bien que nous soyons désormais voisins, je les ignore. Je regrette cette proximité. Ils ne m’inspirent aucune sympathie, nous n’avons pas d’atomes crochus. On voit bien qu’ils engraissent leur mère pour des raisons cannibales. Dans peu de semaines, ils la saigneront et ils la cuisineront. C’est vrai que l’existence  est fondamentalement sale, mais, tout de même, ils pourraient aller faire cela ailleurs. » ( Page 61)

 

 Ainsi affranchis, les-dits amateurs se réjouiront du tableau des « vieillardes pluricentenaires dont les herbes  pourtant basses camouflaient l’identité » et qui s’obstinent vaillamment à assumer la condamnation du petit-fils défaillant :

«  Les vieilles avaient éjecté, des culasses, les douilles brûlantes, et elles restaient étendues dans la position dite du sniper couché, mais toutes avaient l’air  déconcertées  d’avoir raté leur cible, et elles hésitaient avant de lâcher une seconde » mitraillade. Sous leurs narines errait de la fumée de poudre noire, mêlée aux  parfums de jeune absinthe et à l’insistante puanteur de l’urine des brebis et des chamelles qui, à l’endroit où elles étaient couchées, avaient dormi nuit après nuit pendant des mois. «  ( Page 76)

Vous l’aurez saisi, je ne suis pas parfaitement enchantée de ce cheminement chez les anges mineurs, même si je me suis rarement senti autant dépaysée. Mais  il est vrai que c’est  là une des  vertus majeures de la lecture.

 

Des anges mineurs 

Antoine Volodine 

Points poche  2007 (Le Seuil Août 1999) 

ISBN : 978-2-02-044461-3 

Prix Wepler 1999- Livre Inter en 2000